"Le Monde" en parle

Le succès planétaire d’une prof française

LE MONDE |   • Mis à jour le  | Par  Pascale Krémer

Experte en management, Cécile Dejoux est devenue une référence des cours en ligne. Elle boucle une tournée française, à la rencontre de ses groupies.

Ce cile dejoux 1

C’est la quatr­ième date de sa tournée, et la salle est pleine, à Lille comme partout. Elle occupe la scène, micro en main. Totalement à l’aise. ­Cécile Dejoux, rock star des MOOC (Massive Open Online Course). Depuis trois ans que sont apparus, en version française, les cours en ligne gratuits et accessibles à tous, cette professeure d’université de 49 ans, responsable du master relations humaines au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), a acquis une étonnante notoriété.

Le « MOOC tour » : PowerPoint et franglais d’entreprise

Son MOOC sur le management a déjà été suivi par près de 100 000 personnes, dans 144 pays – il est sous-titré en anglais. Le record français. Les six semaines de la version 2016 du cours intitulé « Du manageur au leader agile » s’achèvent le 15 avril. D’ici là, Mme Dejoux aura bouclé son « MOOC tour », sa tournée des cinq plus grandes métropoles françaises, à la rencontre des élèves qu’elle ne voit jamais, mais qui, derrière leur ordinateur, tablette ou smartphone, ne ratent rien de ses enseignements.

« Je suis là pour partager quelques idées, et vous écouter. Ce qui m’importe, c’est vous », promet-elle au public du grand amphi de l’Ecole des arts et métiers. Un avant-bras posé sur le pupitre, elle déroule sur écran géant les diapos de son PowerPoint tandis qu’aux deux extrémités de la salle défilent tweets et vidéos Periscope de la soirée. Il est question du manageur du XXIe siècle et de ses compétences numériques, dans un franglais d’entreprise assumé. Jupette orangée, petit foulard assorti – sa « marque de fabrique » que les « web-élèves » japonaises commentent et copient –, Cécile Dejoux accueille les compliments de ses fans. « Vraiment super de vous rencontrer !, lance Guy Hazard, chef de pôle technique chez EDF, pourtant pas du genre groupie. Ça fait trois ans que je vous suis. J’ai bâti mon projet d’équipe grâce à vous ! » « Ça fait quelque chose de la voir », confie Anne Burteaux, qui dirige un accueil temporaire pour handicapés, et prend le micro : « Votre cours est très bien construit, et même lu­dique. Mon secteur connaît des mutations rapides, mais il y a peu de réflexion sur l’adaptation du management. »

« bac + 10 comme bac – 10 »

Photo de groupe, à la fin de la séance. Des Belges, venus tout exprès, s’inquiètent : combien de personnes réunir pour espérer la faire venir ? Cinq cents ? Pas de souci, deux cents feront l’affaire… Comment expliquer l’engouement ? La dame, d’abord. Son charisme, son enthousiasme, son souci de l’élève, indéniables, qui passent la barrière de l’écran. Puis le cours, habile entrelacs de petites histoires, théorie et pratiques nouvelles en entreprise. Tout un chacun peut comprendrepicorer, comme on le fait d’une bonne série, un épisode au hasard, dès que dix minutes se libèrent. Les manageurs restent en pointe, ils y attrapent à la volée les néologismes du moment censés l’attester. Leurs subordonnés peuvent rêver les remplacer un jour, ou du moins décrypter leurs modes de fonctionnement. Des « clés », disent-ils tous, pour le monde du travail version 2016.

Depuis le succès planétaire du MOOC, Cécile Dejoux a créé un labo de recherche, reçu la Légion d’honneur, une invitation à enseigner à l’ENA et Polytechnique. « C’est fascinant, dit-elle. Ma mère était institutrice, elle rencontrait parfois d’anciens élèves qui lui disaient qu’elle les avait marqués. J’ai l’impression de vivre la même expérience à la puissance mille. » C’est en 2013 que Cécile Dejoux a embarqué dans ce qu’elle qualifie aujourd’hui de « fusée pédagogique ». La ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Geneviève Fioraso, lance alors FUN (France université numérique), la plate-forme française de MOOC. « Personne ne savait trop ce que c’était, à l’époque. Moi comprise. Je me suis dit que c’était génial. J’avais carte blanche pour faire le cours de mes rêves. » Elle choisit un sujet qui n’est abordé dans aucune fac (« Du manageur au leader »), élabore pendant l’été un cours compréhensible par tous, « bac + 10 comme bac – 10 ».

« CERTAINS CHÔMEURS N’ONT PAS CONFIANCE EN EUX. ILS S’INSCRIVENT SOUS DES PSEUDONYMES COMME “MICKEY”, MAIS FINISSENT LA SESSION EN M’ÉCRIVANT : “MAINTENANT JE SAIS QUE ME FORMER, C’EST POSSIBLE.” »

En septembre, le cameraman du CNAM loue une caméra professionnelle. « On avait un jour et demi pour tourner une dizaine d’heures de cours dans un petit studio en sous-sol, et interviewer six chefs d’entreprise. Il n’était pas vraiment question de faire plusieurs prises… La caméra devait être rendue le lundi matin ! » Il faut ensuite trouver un community manager pour gérer la vie du MOOC sur les réseaux. Et organiser des webconférences pour répondre aux questions des élèves. Tout est nouveau. Mais tout explose. Ils sont 36 000 inscrits à la première session… Des étudiants invisibles, mais reconnaissants. « A Marseille, un chef de rayon m’a assurée que j’avais changé sa vie », se souvient-elle.

Voilà qui émeut l’ancienne du marketing de Procter & Gamble, devenue enseignante avec précisément cet objectif : le savoir pour tous. « Certains chômeurs n’ont pas assez confiance en eux pour reprendre des études. Ils s’inscrivent sous des pseudonymes comme Mickey, mais finissent la session en m’envoyant d’incroyables messages : “Maintenant je sais que me former, c’est possible.” » Cette année, identifiés biométriquement puis surveillés à distance via la webcam, ils pourront se soumettre à un test final permettant – c’est nouveau en France – de décrocher deux « crédits » universitaires. Parfois, ce sera le début d’un tout premier diplôme.

http://www.lemonde.fr/m-perso/article/2016/04/16/le-succes-planetaire-d-une-prof-francaise_4903327_4497916.html


 

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau